Il n'y avait plus grand monde dans la salle, vu l'heure. Je tardais à me décider. Mon dernier verre était encore à demi plein, mes yeux piquaient.
J'ai croisé son regard alors qu'elle filait vers la sortie, sac en bandoulière. Je l'ai reconnue, elle faisait partie de la troupe, bonne actrice, espiègle et malicieuse. Elle a bifurqué vers moi.
J'ai cru qu'elle me confondait avec quelqu'un.
- Je peux ?
J'ai fait un vague geste, hésitant, flou et évasif, cela ne l'a pas empêchée de s'asseoir en face de moi.
- Le spectacle vous a plu ?
Le spectacle ne m'avait pas particulièrement plu. Mais comme je n'aime ni mentir, ni blesser inutilement, je me suis contenté d'un nouveau geste vague, hésitant, flou et évasif.
- Ne baratinez pas, hein !
- Non, non.
Je n'ai rien dit d'autre, il faut croire que je n'avais pas grand-chose à dire. Elle n'a pas eu l'air de remarquer mon silence.
- Donnez-moi votre main, je vais vous lire l'avenir.
Cela peut paraître surprenant, comme requête, et ça l'était. Mais il faut ajouter - je ne sais pas si cela rend sa démarche plus ou moins surprenante - que c'était une phrase qu'elle prononçait
dans le spectacle, dans des circonstance analogues : en abordant un inconnu.
- Hum, ne rejouons pas la pièce, ai-je dit.
D'autant plus que dans la pièce, elle prédisait à l'inconnu un bonheur imminent, et que celui-ci se faisait flinguer quelques minutes plus tard.
- C'est une mise en abîme en temps réel, ça vous ne vous arrivera pas souvent. Alors ?
J'ai tendu ma main, en trouvant le jeu rigolo, et plutôt satisfait de la tournure imprévue que prenait ma soirée.
- Vous avez une main... une belle main.
Bon, un compliment, pourquoi pas, voilà qui m'autorisera à lui en faire en retour, me dis-je. Mais elle ajouta :
- Une main soignée, mais un peu rustre quand même. Enfin... burinée. Vous êtes un manuel ?
- Tout dépend de ce que vous entendez par manuel, répondis-je un peu refroidi. Mais cela ne m'apprend pas grand chose sur mon avenir.
- Tututut, pour voir l'avenir, il me faut comprendre le présent.
Elle continuait à examiner ma main, son index effleurait ma paume et traçait des lignes invisibles ; cela me chatouillait un peu.
- Pas d'alliance ?
- Je vous ai donné ma main droite.
- Mais j'ai aussi regardé votre main gauche.
Elle est fine, pensais-je.
- Pas d'alliance... comme vous.
Elle sourit en levant son doigt, comme pour me réprimander, puis reprit son examen.
- Oui, vous êtes un manuel... Votre main est assez épaisse et très musclée... mais vous en prenez soin... pourtant vous n'êtes pas coquet : vos ongles sont courts, mais pas très biens
coupés... Votre peau est assez lisse... derrière cette rusticité, il y a de la délicatesse. vous jouez d'un instrument de musique ?
Devant cette avalanche de propos contradictoires, j'étais à la fois épaté et dubitatif.
- Un instrument de musique ?
- Oh, ne dites rien si vous ne voulez pas ! Bon, j'y vois plus clair, passons à l'avenir... Je vois... voyons... une continuité... pas d'obstacle... un horizon dégagé... Oh, qu'est-ce cela ?
Elle approcha son nez comme si elle avait vu un petit bouton suspect.
- On dirait... Je vois... Je vois... Une femme.
- Une seule ?
- Oh, ça je n'en sais rien, mais en tout cas j'en vois une qui se détache, qui débarque, comme ça, d'un seul coup d'un seul, et qui met une sacré pagaille.
- Ah.
- Oui.
Elle me souriait gentiment, et repliait mes doigts dans ma paume, comme pour me dire que la consultation était terminée.
- Et, que voyez-vous d'autre... en ce qui concerne cette femme ?
- Hum, c'est flou. Vous savez, dès lors que l'on voit une femme dans la main d'un homme, l'avenir devient tout de suite très flou.
- Vous aviez dit voir une continuité, un horizon dégagé...
- Oui, avant. Mais je n'avais pas vu cette femme. Une femme, cela change tout, c'est comme ça, on n'y peut rien.
- Bon, bon... mais avez-vous un conseil à me donner ?
- Un conseil ?
- Oui, une recommandation, quelque chose...
Elle regarda de nouveau ma main.
- Je vous conseille... d'être audacieux.
Pendant un moment, je restais immobile, laissant ma main inerte dans la sienne. Puis progressivement, ma main burinée et délicate, tout à la fois - fallait-il le croire ! -, ma main s'anima,
et prit la sienne.
- Votre main est douce, dis-je. Elle sent bon, dis-je encore en la portant à mes lèvres. Votre visage est tendre, très expressif, pétillant de santé, dis-je en avançant ma main vers ses joues. Vos
cheveux sont en parfaite harmonie avec votre visage, ils tombent dans votre cou avec une grâce désinvolte. Vos seins sont... tellement féminins et prometteurs...
Et bien sûr, ma main suivait le parcours.
- Je vous ai conseillé d'être audacieux, pas d'être téméraire !
Mais elle souriait encore. Elle prit de nouveau ma main dans la sienne, et entrelaça nos doigts.