Overblog Tous les blogs Top blogs Musique & Divertissements Tous les blogs Musique & Divertissements
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

textes et musiques originales

Publicité

La lectrice et le marié

 

La mariée était en blanc et le marié en gris. Il y avait des fleurs plein la cathédrale et des particules sur les cartons d'invitation.

Je leur avais balancé une marche nuptiale en guise d'entrée, à fond la caisse, comme de juste. Il fallait ab-so-lu-ment que les grandes orgues sonnent. Sous les doigts d'un vrai musicien, enfin d'un qui sache jouer. Avec les pieds aussi.

- Merci madame la C., très flatté. Quel programme ?
- Quoi, quel programme ?
- Si vous voulez, je peux rencontrer les futurs mariés pour les aider à choisir les morceaux qu'ils veulent entendre, ça se fait.
- Oh mais, vous pensez, ils n'ont ab-so-lu-ment pas le temps !

Ce que je voulais, on s'en fout, on connaît pas. Un truc qui en jette, qui fasse grandiose, qui fasse solennel, qui fasse riche, qui fasse ils eurent beaucoup d'enfants. Mes respects Madame la C.

Du haut de la tribune, je voyais les choses se dérouler avec la rectitude qui convenait. La chorale paroissiale avait été mobilisée et venait d'interpréter un chant choisi par la Madame la C. (un truc parfaitement nunuche,  horriblement harmonisé, qui avait été chanté lors de son propre mariage avec Monsieur le C. il y a de cela vingt trois ans, et donc pour sa fille, ce serait wonderful si on pouvait le chanter aussi.)

Une jeune fille de la chorale est sortie des rangs et s'est avancée vers le micro pour lire un texte. C'était prévu dans le film, encore un souhait de la C.

Lors de la répétition, deux heures avant la cérémonie j'avais assisté à la désignation - au hasard - de la lectrice par le chef de choeur. C'était tombé sur une jeune fille qui revenait toute fraîche, le matin même, d'un voyage d'étude.

Sa voix claire a rempli les murs. 

"L'amour prend patience, l'amour rend service, il ne jalouse pas..."

 Elle lisait avec application, avec rythme, en faisant des pauses. Les ailes d'un pigeon ont claqué brièvement et le silence s'est reformé.

"Il ne plastronne pas, il ne se gonfle pas d'orgueil..."

Une imperceptible variation de timbre m'a alerté. Elle a brièvement regardé devant elle, a chassé une mèche tombant sur ses yeux.

"Il ne fait rien de laid..."

Sa voix s'est tue. Trop longtemps pour une pause. Elle regardait fixement devant elle et ses mains se sont mises à frémir. Les gens ont quitté leur air recueilli, ont relevé la tête, pour regarder plus attentivement d'où venait cette voix qu'ils n'entendaient plus. Le marié a soudainement sursauté. La mariée a tourné vivement la tête vers lui. Des regards ont jailli de partout. Madame la C. dressant son cou, scrutant l'espace comme un serpent, Monsieur le C. se penchant d'un côté et de l'autre... toute la cathédrale s'est vue traversée de faisceaux de regards, dont j'aurais pu, de la tribune, dresser la cartographie. Tous ont vu le marié pâlir, et elle, la lectrice, le fixer, immobile et stupéfaite.

Une sourde rumeur montait des piliers. La lectrice a tenté de se reprendre.

"Il  ne fait rien de laid, il..."

Mais sa voix avait maintenant la fragilité vacillante du sanglot. Le marié a baissé la tête et la mariée lui a demandé quelque chose en lui donnant  des coups de coude. La lectrice s'est redressée dignement, a montré sans honte les larmes sur son visage. Elle a respiré un grand coup pour dire une dernière phrase.

"L'amour ne fait rien de laid."

 
Puis elle est descendue de l'autel et a traversé la nef, vers la grand porte. Ses pas ont claqué sur la dalle, lentement, puis de plus en plus vite alors qu'elle se mettait à courir.

Je suis retourné m'asseoir à la console. J'ai tiré les
pleins jeux et j'ai fait résonner la cathédrale de toute la puissance de l'orgue.


La lectrice et le marié

 

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article