textes et musiques originales
Je ne l'ai pas vu arriver, d'un coup elle était face à moi, éclairée de la lueur bleutée des spots clignotants.
- Vous dansez ?
Autour de nous, des couples étaient enlacés.
- C'est un slow, ai-je dit, bêtement.
Elle a souri, m'a agrippé la taille, et s'est aussitôt collée à moi. La sono entonnait un air délicieusement kitsch. J'ai délicatement posé mes mains sur son corps, un peu étourdi.
- Comment vous vous appelez ?
- Graham, ai-je menti. Un peu de prudence, un peu de jeu.
Elle a paru attendre que je lui repose la question, mais j'en suis resté là. Elle s'est approchée et a chuchoté à mon oreille :
- Faites-moi danser, Graham.
Sa voix était claire, mais ne parvenait pas à dissimuler totalement la tension qui l'habitait. En fait de danser, c'est elle qui menait l'assaut, ondulant contre moi comme une sirène. J'accentuai un peu la pression de mes bras autour d'elle, mes mains touchant la peau de son dos que sa robe ne couvrait pas.
- Vous voyez le type, là, seul à la table ronde ?
Je regardai celui qu'elle me désignait du menton, un bonhomme qui me parut beaucoup plus vieux quelle, et j'opinai de la tête.
- C'est mon mari.
Ah, son mari. Comme par réflexe, je fus tenté de relâcher un peu mon étreinte, mais, prenant conscience du ridicule de ma réaction, je fis l'inverse.
- Il nous observe, dis-je.
Elle haussa les épaules.
- Il me trompe.
Bizarrement, c'est à ce moment que je me fis la réflexion qu'elle était décidément très séduisante. Son corps contre le mien commençait à produire de l'effet. Je me promis d'être vigilant.
- il me trompe avec une amie, je viens de l'apprendre à l'instant.
- Comment l'avez-vous su ?
Elle posa sa tête sur mon épaule.
- Il m'a dit quelque chose qu'il ne devait pas savoir... Il s'est trahi, comme un imbécile.
- Vous n'avez pas l'air vraiment bouleversée par cette révélation.
Ce qui n'était qu'à moitié vrai, d'ailleurs.
- Ca fait un moment que ça déconne entre nous.
- Je trouve que la musique colle parfaitement à la situation, vous ne trouvez pas ?
Elle me regarda d'un drôle d'air. Pourquoi avais-je dit ça ? Dans le genre propos décalé, ce n'était pas très malin, mais cela correspondait pourtant parfaitement à mon sentiment.
- Venez, dit-elle.
Et elle m'entraîna vers la sortie. Je me laissai faire, docile. Nous fîmes quelques pas à l'extérieur, dans l'obscurité grandissante à mesure que les rumeurs de la salle s'estompaient et que nous nous rapprochions des arbres. Jugeant sans doute que l'endroit était approprié, elle se retourna, et, sans surprise, m'embrassa. Je me prêtai à la chose avec toute la volupté dont je me sentis capable. Mes mains froissèrent sa robe et effleurèrent la dentelle. Quelques soupirs naquirent de part et d'autres. Cependant, lorsqu'elle s'agenouilla, et que ses mains agrippèrent mon ceinturon, je la pris par les poignets et la forçai à se relever.
- Vous ne voulez pas faire l'amour ?
Elle avait une intonation naïve et fraîche. Je ne voulais pas lui faire de peine, encore moins l'humilier, car je savais que cela n'était pas facile pour elle.
- Vous êtes charmante, et il serait certainement très agréable de faire l'amour avec vous.
Je laissai le silence faire un peu son oeuvre conciliatrice.
- Alors ?
- Alors, disons que je préfère renoncer aux plaisirs que vous m'offrez... Pour gagner votre estime.
- Mon estime ?
- Disons, éviter votre mépris.
- Je ne comprends pas.
En fait, dans sa voix, dans son regard, dans toute son attitude, je voyais que nous nous étions compris.
- Je sais que votre mari n'est pas loin. Je sais qu'il nous observe. Je crois savoir pourquoi vous faites cela.
Le plus difficile restait à dire, j'aurais pu en rester là, mais j'avais envie d'aller jusqu'au bout.
- C'est peut-être un jeu érotique entre vous et votre mari, mais... Vous savez, je pense avoir senti que vous n'aviez pas vraiment envie de faire l'amour avec moi. Je pense que c'est votre mari qui vous impose cela, peut-être parce qu'il a du mal à...
- Taisez-vous.
Je me tus, puis je repris, en tachant de plaisanter un peu.
- Je n'ai rien contre les jeux érotiques, mais disons que je préfère en être l'instigateur plutôt que le dindon de la farce.
L'air doux nous enveloppait, et la situation se détendait lentement. Ma compagne avait un petit sourire triste et penaud. Je la trouvai soudain très jeune et très démunie.
- En tout cas, dis-je, je n'oublierai pas ce slow dansé avec vous.
- Merci.
Sa main caressa une dernière fois ma joue, avec une sincérité toute neuve, puis elle se détourna. Je la suivi des yeux un moment. J'avais cette musique kitsch dans la tête, et je me sentais léger.
Slow