Il y a ces nuits où je divague...
Nul ne me voit, nul n’y songe, et en vérité, nul ne me connaît. Pas même, surtout pas, celle qui dort innocemment, qui n’est alors pour moi qu’une bosse sous l’édredon.
L'édredon
Il y a ces nuits où je divague...
Nul ne me voit, nul n’y songe, et en vérité, nul ne me connaît. Pas même, surtout pas, celle qui dort innocemment, qui n’est alors pour moi qu’une bosse sous l’édredon.
L'édredon
Malgré le froid vif et cuisant, je me promène le cœur léger dans les allées du parc enneigé. Je rêvasse.
Il se trouve qu’à un moment, un gars se trouve sous mon nez. Il m’agrippe le col.
« Tadlatu, tadlatu. »
Je ne comprends pas bien ce qu’il dit. Un étranger ?
- Bonjour, que je lui dis aimablement, je peux vous aider ?
- Tadlatu, tadlatu ! qu’il répond.
Il a l’air assez énervé, pas très poli en tout cas. En fait, je me rends compte qu’il me tient, et qu’il ne me lâche pas. Ses gros yeux roulent bizarrement de singulières spirales dans leurs orbites sombres et creusées. Une petite rafale de vent rabat la neige du peuplier voisin sur nos têtes, en fines particules vaporeuses et glacées.
- Do you speak English, que je lui demande ?
C’est un peu idiot d’ailleurs, car y speak moi-même très mal l’English, mais sait-on jamais, ça peut faire progresser les choses. En attendant, il est toujours suspendu à ma gorge. Sa main se lève, puis se ferme comme s’il voulait attraper un flocon. Son poing s’abat violemment sur ma joue. Je recule sous je choc, titube un peu.
Il m’a frappé ! Je suis très étonné. Quelle drôle d’idée ! Un instant je me demande s’il na pas glissé. Mais non. Il n’a pas l’air de regretter son geste. Pas d’excuses, en tout cas, il continue à grommeler « tadlatu tadlatu ». Puis il sort quelque chose de sa poche : c’est un cutter. Il en fait glisser la lame sur toute sa longueur. Il est fou, que je me dis. C’est SUPER DANGEREUX de manier un cutter comme ça ! Il s’avance de nouveau vers moi : « tadlatu tadlatu !». A mieux l’écouter, on dirait plutôt « tadlatune »... C’est un mot étrange, peut être à cause du manteau neigeux, cela me fait penser à « au clair de la lune ». Au clair de la lune-tadlatune. En attendant, mes lunettes sont de guingois. Je les prends, et les mets vivement dans ma poche.
C’est à ce moment que j’éprouve une curieuse sensation. Un certain malaise, comme dirait marc Ducret. J’ai l’impression que quelqu’un m’appelle dans le lointain, comme si l’on tentait de me réveiller. Je regarde mon interlocuteur avec un œil nouveau, et enfin mon cerveau détecte et interprète correctement les signaux aveuglants émanant de la bête prête à bondir.
« T’as de la thune ? » Tout est clair d’un seul coup. Il s’élance mais cette fois, je pare le coup. Le cutter tombe dans la neige.
Je tourne le dos, et je cours, je cours… à toutes jambes je m’enfuis.
Agression
« Un souvenir, un chouette souvenir », qu’il m’a demandé...
J’ai fermé les yeux, histoire d’oublier un instant les tuyaux et les machines. Les souvenirs affluaient… un véritable troupeau de bisons, galopant, grondant, soulevant poussières et cailloux…
- Alors, je me souviens… Quand tu avais plongé, du haut de cette cascade… Et que je n’avais pas osé te suivre…
- Ah, mon vieux, ça ne date pas d’hier !
- Tu te rappelles, ce que tu m’avais crié, d’en bas ?
- Non, quoi ?
- « Elle est bonne ! »… Après un plongeon de dix mètres, et alors que je te croyais noyé !
- Ah, ben mon vieux !!
Un silence. Et nous étions repartis tous deux, des années en arrière, dans les forêts du Goias. Ici, les machines ronronnaient comme des fauves tranquilles et dangereux.
- Tu sais ce que j’aurais voulu, vraiment voulu, avant de… de crever ?
Je n’ai pas relevé. J’ai juste dit :
- Non, quoi ?
- J’aurais aimé revoir la mer…
Revoir la mer
- (...) En fait, c'est pour illustrer un truc très irlandais, tu vois... Du genre vachement cornemuse, très Saint-Patrick, tu vois...
Un truc, genre marche irlandaise... tu pourrais pas nous faire ça vite fait ?
- Euh...
- Tu peux y aller franco, hein... je veux dire, il faut un truc qui le fasse vraiment, enfin... je veux dire haut en couleur, tu vois ?
- Euh, j'essaie de voir, oui...
- Tu sais, dans le genre, là, le mec qui joue de la cornemuse, tu vois pas qui ?
- Euh, non... qui ça ?
- Ah, attends... comme ça, là, un machin comme ça (tentative de sifflotement), tu vois pas ?
- Euh, non, désolé...
- Bon pas grave... écoute, fais nous un truc genre marche irlandaise, très solennel, carrément kitsch, qui en jette à fond, mais trad quand même, voilà pour résumer...
- Kitsch ?
- Oui, kitsch, enfin... ouais, pas trop mais un peu quand même, avec une fin qui en jette un max, tu vois... Tu peux nous faire ça en vitesse ?
- Je vais essayer.(...)
- Allô, Giusepe ?
- Oui ?
- C'est moi... Ecoute, on a écouté ton truc, c'est super super sympa, hein, mais bon, ça n'ira pas...
- Ah ?
- Oui, c'est pas assez... enfin... on voulait un truc qui en jette vraiment, tu vois...
- Euh... je ne sais pas... ça "en jette pas" assez ?
- Si si ! enfin, bon, c'est pas que ça en jette pas, c'est pas ça, mais bon... c'est pas assez... euh... pas assez kitsch, tu vois ?
Pas assez kitsch